{"id":1189,"date":"2015-04-25T10:56:43","date_gmt":"2015-04-25T09:56:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.labelleviededaniel.fr\/?page_id=1189"},"modified":"2016-04-09T09:11:04","modified_gmt":"2016-04-09T08:11:04","slug":"la-place-dannie-ernaux-ed-gallimard-decembre-1983","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.labelleviededaniel.fr\/?page_id=1189","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La place\u00a0\u00bb d&rsquo;Annie Ernaux, \u00e9d. Gallimard, d\u00e9cembre 1983"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/www.labelleviededaniel.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/ernaux-la-place.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-1188\" src=\"https:\/\/www.labelleviededaniel.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/ernaux-la-place-191x300.jpg\" alt=\"ernaux la place\" width=\"191\" height=\"300\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00abEnfant, quand je m&rsquo;effor\u00e7ais de m&rsquo;exprimer dans un langage ch\u00e2ti\u00e9, j&rsquo;avais l&rsquo;impression de me jeter dans le vide.<br \/>\nUne de mes frayeurs imaginaires, avoir un p\u00e8re instituteur qui m&rsquo;aurait oblig\u00e9e \u00e0 bien parler sans arr\u00eat en d\u00e9tachant les mots. On parlait avec toute la bouche.<br \/>\nPuisque la ma\u00eetresse me \u00ab\u00a0reprenait\u00a0\u00bb, plus tard j&rsquo;ai voulu reprendre mon p\u00e8re, lui annoncer que \u00ab\u00a0se parterrer\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0quart moins d&rsquo;onze heures\u00a0\u00bb n&rsquo;existaient pas. Il est entr\u00e9 dans une violente col\u00e8re. Une autre fois : \u00ab\u00a0Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps !\u00a0\u00bb Je pleurais. Il \u00e9tait malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de ranc\u0153ur et de chicanes douloureuses, bien plus que l&rsquo;argent.\u00bb<\/p>\n<p>1ere quatri\u00e8me de couverture :<\/p>\n<p>La narratrice, qui n\u2019est autre que l\u2019auteur, a perdu son p\u00e8re l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 elle est devenue professeur. Cette mort, \u00e0 laquelle elle a assist\u00e9, a marqu\u00e9 sa conscience d\u2019une mani\u00e8re indicible. Plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s, elle entreprend le r\u00e9cit de la vie de son p\u00e8re, d\u2019abord gar\u00e7on de ferme, puis ouvrier d\u2019usine, petit commer\u00e7ant enfin. Se fondant sur des faits, des photos, des souvenirs de sc\u00e8nes pr\u00e9cises et de phrases souvent entendues, elle rend sensible la condition de son p\u00e8re, la faible marge de libert\u00e9 qui lui fut accord\u00e9e pour se faire sa \u00ab place au soleil \u00bb. Surtout, elle s\u2019attache \u00e0 d\u00e9crire cette distance s\u00e9parant peu \u00e0 peu une fille, \u00e9tudiante, mari\u00e9e bourgeoisement, d\u2019un p\u00e8re travailleur manuel qu\u2019elle aime et qui l\u2019adore. Mais Annie Ernaux ne ressuscite pas seulement l\u2019image d\u2019un p\u00e8re, elle met au jour avec minutie tout un h\u00e9ritage culturel, coutumes, go\u00fbts, valeurs, l\u2019h\u00e9ritage culturel des domin\u00e9s, qu\u2019elle a d\u00fb oublier pour monter dans l\u2019\u00e9chelle sociale. Les difficult\u00e9s et la psychologie du petit commer\u00e7ant, les humiliations sociales, la d\u00e9chirure de classe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la famille, tout cela est relat\u00e9 avec pudeur et force dans un style d\u00e9pouill\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, qui donne \u00e0 cette \u0153uvre une densit\u00e9 bouleversante.<\/p>\n<p>Autre\u00a0 r\u00e9sum\u00e9 :<\/p>\n<article id=\"post-275\" class=\"post-275 post type-post status-publish format-standard hentry category-critique tag-annie-ernaux tag-folio tag-gallimard tag-litterature tag-roman\">\n<div class=\"entry-meta-bottom\">\n<p>Le livre s\u2019ouvre sur les \u00e9preuves du Capes que subies la narratrice dans un lyc\u00e9e lyonnais. La peur aux tripes, elle finit par r\u00e9ussir aux \u00e9preuves orales devant un jury compos\u00e9 d\u2019un inspecteur et de deux assesseurs. Mais, ceci est une fausse entr\u00e9e. Le lecteur pourrait bien se tromper en se fiant aux premi\u00e8res lignes du livre. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un roman sur l\u2019enseignement secondaire ou sur l\u2019\u00e9ducation. C\u2019est un livre sur la figure du p\u00e8re, sa \u00ab\u00a0place\u00a0\u00bb dans une famille de campagnards aussi bien que dans une soci\u00e9t\u00e9 en pleine mutation.<\/p>\n<p>Deux mois, \u00ab jour pour jour \u00bb, apr\u00e8s le passage des \u00e9preuves, le p\u00e8re de la narratrice meurt suite \u00e0 de longues douleurs d\u2019estomac. Annie Ernaux revient sur la figure du p\u00e8re, le sien, et \u00e9crit un roman qui se propose d\u2019actualiser la conception du p\u00e8re dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Si dans la premi\u00e8re page du roman Annie Ernaux mentionne Le p\u00e8re Goriot de Balzac, elle ne laisse aucun indice au lecteur qu\u2019il s\u2019agira ici d\u2019un roman sur le p\u00e8re. Si, \u00e9galement, dans le roman de Balzac , Goriot est le symbole de l\u2019amour paternel, le p\u00e8re de la narratrice est loin de cette image caricaturale de la paternit\u00e9. C\u2019est un homme de chair et d\u2019os, qui a autant de faiblesse que de force. Un personnage romanesque, si l\u2019on se tient \u00e0 la conception de la v\u00e9rit\u00e9 romanesque de Ren\u00e9 Girard d\u00e9velopp\u00e9e dans son livre \u00ab Mensonge romantique et v\u00e9rit\u00e9 romanesque \u00bb. Pour Girard, \u00ab le roman romanesque dit la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019homme \u00bb. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 la recherche de cette v\u00e9rit\u00e9-l\u00e0 que part Annie Ernaux. Une v\u00e9rit\u00e9 que Jean Cohen fait r\u00e9sider dans l\u2019inauthenticit\u00e9 de l\u2019homme. Sa construction dans une soci\u00e9t\u00e9 de laquelle il est d\u00e9pendant. Voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019homme. N\u2019est-ce donc pas la qu\u00eate ultime de l\u2019autofiction ? Mais si l\u2019autofiction est souvent qualifi\u00e9 de \u00ab roman du je \u00bb, le \u00ab je \u00bb d\u2019Annie Ernaux n\u2019est donc rien d\u2019autre qu\u2019un jeu. Un \u00ab je \u00bb trompeur. Car si Annie Ernaux dit \u00ab je \u00bb, c\u2019est de l\u2019autre qu\u2019elle finit par parler. De son p\u00e8re. Nous voil\u00e0 encore revenu \u00e0 la conception du roman de Girard \u00e9voqu\u00e9e plus haut, pour qui \u00ab le moi profond n\u2019existe pas \u00bb et que tout homme s\u2019accomplit dans l\u2019autre ou s\u2019explique par l\u2019autre.<span id=\"more-275\"><\/span><\/p>\n<p>Le p\u00e8re est un vieux paysan, qui tient \u00e0 Y\u2026, un caf\u00e9-\u00e9picerie avec sa femme. Qui redoute, comme tous les commer\u00e7ants, la concurrence, et qui est pr\u00eat \u00e0 aller chercher son pain \u00e0 des kilom\u00e8tres que de l\u2019acheter des mains de son voisin qui n\u2019ach\u00e8te pas \u00e0 son caf\u00e9-alimentation. Un p\u00e8re dur comme fer, qui d\u00e9teste les gros mots, le patois des paysans, et qui envoie sa fille \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour qu\u2019elle n\u2019ait pas la vie qu\u2019il m\u00e8ne. \u00ab Les livres, la musique c\u2019est bon pour toi. Moi, je n\u2019en ai pas besoin pour vivre \u00bb. Qui essaie en vain de cacher ses m\u0153urs paysannes devant les condisciples de sa fille et qu\u2019un \u00ab comment \u00e7a va ti \u00bb finit parfois par trahir. \u00c0 la mort de ce p\u00e8re singulier, il n\u2019y eut aucun \u00e9tonnement. \u00ab C\u2019est fini \u00bb, annonce la m\u00e8re, froidement. Aucun sanglot. Sauf lorsque le cercueil entre sous la terre, quand elle \u00e9clate en sanglot \u00ab comme le jour de mon mariage \u00bb, nous dit la narratrice. Un m\u00e9lange de tristesse \u00e9touff\u00e9e et d\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture d\u2019Annie Ernaux rappelle dans ce roman celle de Zola dans L\u2019Assommoir, ou de C\u00e9line dans Voyage au bout de la nuit. Une langue \u00ab verte \u00bb, mais sans \u00e9motions et combien douce. Qui donne aux mots vie et forme. Comme si pour parler des gens de la campagne, il fallait le faire dans leur langue. Avec des phrases hach\u00e9es, d\u00e9pouill\u00e9es de la syntaxe classique du fran\u00e7ais. Des phrases tr\u00e8s souvent pronominales, qui \u00e9num\u00e8rent au lieu de raconter, comme c\u2019est aussi le cas dans \u00ab Les Ann\u00e9es \u00bb. Le livre d\u00e9gage un certain parfum exquis, par des fragments in\u00e9gaux, qui vous tient \u00e0 la gorge, et vous fait vivre cette autre partie-l\u00e0, d\u2019une France d\u2019apr\u00e8s-guerres, d\u00e9crite par la \u00ab g\u00e9n\u00e9ration de la guerre \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/article>\n<div id=\"comments\" class=\"grid_inside\">\n<div id=\"respond\" class=\"comment-respond\">\n<h3 id=\"reply-title\" class=\"comment-reply-title\">Laisser un commentaire <small><\/small><\/h3>\n<form id=\"commentform\" class=\"comment-form\" action=\"http:\/\/lelivre.mondoblog.org\/wp-comments-post.php\" method=\"post\">\n<p class=\"comment-notes\"><span id=\"email-notes\">Votre adresse de messagerie ne sera pas publi\u00e9e.<\/span> Les champs obligatoires sont indiqu\u00e9s avec <span class=\"required\">*<\/span><\/p>\n<p class=\"comment-form-author\"><label for=\"author\">Nom <span class=\"required\">*<\/span><\/label> <input id=\"author\" name=\"author\" size=\"30\" type=\"text\" value=\"\" \/><\/p>\n<p class=\"comment-form-email\"><label for=\"email\">Adresse de contact <span class=\"required\">*<\/span><\/label> <input id=\"email\" name=\"email\" size=\"30\" type=\"text\" value=\"\" \/><\/p>\n<p class=\"comment-form-url\"><label for=\"url\">Site web<\/label> <input id=\"url\" name=\"url\" size=\"30\" type=\"text\" value=\"\" \/><\/p>\n<p class=\"comment-form-comment\"><label for=\"comment\">Commentaire<\/label> <textarea id=\"comment\" cols=\"45\" name=\"comment\" rows=\"8\"><\/textarea><\/p>\n<\/form>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abEnfant, quand je m&rsquo;effor\u00e7ais de m&rsquo;exprimer dans un langage ch\u00e2ti\u00e9, j&rsquo;avais l&rsquo;impression de me jeter dans le vide. 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